–
Mélange:
Emprunté à la langue courante, le mélange est une notion qui intervient
en deux circonstances très différentes. Le mélange est, avec le tri,
l’une des deux grandes opérations de la syntaxe extensive, c’est-à-dire
de la syntaxe qui intéresse les états de choses. Un objet valant d’abord
par son indice de composition élevé ou nul, avec d’autres objets, le
sujet, selon la visée qui est la sienne, opère des tris ou des mélanges.
La solidarité des deux opérations a cette conséquence qu’un tri a nécessairement
pour objet un mélange antérieur, dans l’exacte mesure où un melange
n’est envisageable que s’il porte sur un tri antérieur stabilisé. L’opération
de mélange est récursive, et si elle épuise bientôt les possibilités
du domaine, elle établit une valeur que nous disons d’univers, comme
on peut le voir dans la question actuelle du “métissage généralisé”
que nous vivrions ; ce terme de métissage est pris ici dans son sens
dit figuré, mais le sens figuré, précisément parce qu’il étend les emplois,
c’est-à-dire qu’il se “mélange” à de nouveaux classèmes,
isole de facto le noyau lexématique. En second lieu, le terme de mélange retrouve
son sens étroit, technique, quand il est appliqué aux opérations de
traitement de la matière étudiées par Greimas et Fr. Bastide.
(voir
tri, valeur)
–
Mode d’efficience: Par mode d’efficience, nous désignons la manière
dont une grandeur est susceptible de pénétrer dans le champ de présence,
ce qui suppose le contraste entre un avant et un après, mais
structuré de façon telle que l’après précède l’avant.
Le point est difficile dans la mesure où la plupart des théories s’en
tiennent à un maintenant ou à un désormais, certes inauguraux,
sans s’inquiéter pourtant de la teneur de cette surrection. Le paradigme
des mode d’efficience distingue, pour le moment, entre le survenir et
le parvenir. L’axe sémantique commun aux deux modes est l’advenir.
(voir
survenir et parvenir)
–
Objet: La langue française ne dispose pas comme la langue allemande
d’un couple de termes: Gegenstand/Objekt, permettant d’entrée de prévenir certains malentendus.
Comme pour bien d’autres termes, la sémiotique, tard venue comme discipline
rigoureuse, a été précédée par la philosophie et pour ce point particulier
par l’épistémologie. Dans la perspective hjelmslevienne,
l’approche de l’objet se veut strictement cognitive et ne conserve de
l’objet que sa texture relationnelle: «Les “objets” du réalisme naïf
se réduisent alors à des points d’intersection de ces faisceaux de rapports;
(…)» (Prolégomènes, p. 36). Avec la définition de la structure,
cette proposition constitue la charte du structuralisme “raisonnable”.
Mais la conséquence que Hjelmslev en tire plus loin: «Il se constituerait
ainsi, en réaction contre la linguistique traditionnelle, une linguistique
dont la science de l’expression ne serait pas une phonétique et dont
la science du contenu ne serait pas une sémantique. Une telle science
serait alors une algèbre de la langue qui opérerait sur des grandeurs
non dénommées (…)». (Ibid., p. 102) aboutit à confier la
phonétique et la sémantique à la substance et dans une certaine mesure
à les disqualifier. La conception de l’objet avancée par la sémiotique
greimassienne est tributaire du primat accordée
à la narrativité. Mais si l’on convient, ainsi
que le recommandait Greimas lui même, de “sortir de Propp”, la problématique
de l’objet se présente sous un jour nouveau. La démarche consiste à
rapatrier l’objet dans l’espace tensif et
à observer ce qui se passe en intensité et en extensité.
En intensité, l’objet de valeur est détenteur de l’«accent de sens»
(Cassirer): «Le mythe s’en tient exclusivement à la présence
de son objet, à l’intensité avec laquelle celui-ci assaille la conscience
à un instant déterminé et prend possession d’elle.» (La philosophie
des formes symboliques, tome 2, p. 57). Corrélativement, l’objet
se définit par le quantum d’imprévu qu’il projette en se manifestant:
«Le seul noyau un peu ferme qui semble nous rester pour définir le
mana est l’impression d’extraordinaire, d’inhabituel et d’insolite.»
(ibid., p. 103). En extensité,
l’objet, dans la mesure où il est soumis aux opérations de tri et de
mélange propres à la syntaxe extensive, se définit par ce que nous suggérons
d’appeler son coefficient de composition en discours; cet indice est
faible, voire nul, quand c’est une valeur d’absolu qui est traitée;
il est élevé, voire infini, quand il s’agit d’une valeur d’univers.
Ces deux déterminations constituent le plan du contenu de l’objet; les
autres caractéristiques de l’objet relèvent du plan de l’expression
de l’objet. Il serait souhaitable de réserver le terme d’“objet” au
plan du contenu et celui de “chose” à celui de l’expression, mais nous
sommes bien conscient que ce souhait est tout à fait irréalisable. S’il
fallait à tout prix proposer un motif de concordance entre ces différentes
approches, nous dirions que, si la syntaxe intensive nous présente une
activation de l’objet et une passivation du sujet, la syntaxe extensive
restitue au sujet des possibilités de traitement des objets dans la
perspective ouverte par Greimas et Fr. Bastide.
(voir
intersection, tensivité,
réseau, définition,
survenir)
–
Parvenir: Couplé avec le survenir, le parvenir est l’un des deux
modes d’efficience, c’est-à-dire l’une des deux manières pour une grandeur
d’accéder au champ de présence et de s’y établir. La physionomie du
parvenir est tributaire de sa relation au survenir, c’est-à-dire des
écarts valenciels que l’on enregistre. Le tempo dirige l’aspectualité et le nombre: la célérité virtualise
la segmentation, tandis que la lenteur permet la divisibilité et la
progressivité “à vue”. L’opposition entre les deux modes d’efficience
ressort ainsi :
L’opposition
décisive est sans doute celle du nombre. Dans ce que l’on appelle ses
“journaux”, Baudelaire oppose le travail au jeu en ces termes: «Le
travail, force progressive et accumulation, portant intérêts comme le
capital, dans les facultés comme dans les résultats. Le jeu, même dirigé
par la science, force intermittente, sera vaincu, si fructueux qu’il
soit, par le travail, si petit qu’il soit, mais continu.»
Un
point mérite d’être souligné : entre les catégories, certaines relations
sont implicatives, comme par exemple celle
entre le mode d’efficience et le nombre ; par contre, pour Baudelaire,
la catégorie subjectale de l’attrait est,
dans son rapport aux autres catégories, concessive : en dépit de sa
négativité, le jeu est attrayant, comme en dépit de sa positivité le
travail est sans attrait.
(voir
survenir, démarcation)
–
Phorème: Dans Le nouvel esprit scientifique,
Bachelard affirme à propos de la physique que «l’énergie reste
sans figures» (p. 67); ce constat vaut également pour les sciences
dites humaines. Sur le modèle des néologismes auxquels la linguistique
a au cours du temps fait appel, le terme de phorème
se propose de pourvoir en figures aussi simples que possible cette «energeia» à laquelle Hjelmslev dans les Principes de
grammaire générale identifiait le synchronique: «le synchronique
est une activité, une energeia.» (p. 56).
La reconnaissance de cette dynamique dans le plan de l’expression ne
pose plus de problème. Dans le plan du contenu, les choses se présentent
différemment: une discipline, hier honorée, aujourd’hui déchue, la rhétorique
tropologique a pour objet la force du discours
et elle a pour tâche d’identifier précisément les «figures du discours»
(Fontanier) les plus efficaces. Mais comme
la linguistique, à l’exception de Jakobson, a pour ainsi dire divorcé
d’avec la rhétorique, tout se passe comme la linguistique avait préféré
le système au procès, tandis que la rhétorique aurait fait le choix
inverse: ici une efficience sans savoir raisonné, là un savoir raisonné
sans efficience. Nous retrouvons une ambivalence bien connue: les uns
démontrent sans persuader, les autres persuadent sans démontrer… Le
propos est aisé à formuler: il s’agit d’appréhender les figures élémentaires
de la phorie, dont il faut rappeler qu’elle a le mérite de dynamiser
le carré sémiotique. Ces figures, nous les recevons plutôt comme des
participes présents que comme des participes, plutôt comme des vecteurs
que comme des traits. Nous avons trouvé sous la plume de Binswanger
une triade que nous avons jugée prometteuse: «La forme spatiale avec
laquelle nous avons eu jusqu’à présent affaire, était ainsi caractérisée
par la direction, la position et le mouvement.» (Le problème
de l’espace en psychopathologie, p.79). Nous nous
sommes permis de remplacer “mouvement” par “élan” afin de disposer d’un
terme présentant le classème “animé”. Sous bénéfice d’inventaire, l’inventaire
des phorèmes est, comme il se doit, réduit
et aligne la direction, la position et l’élan. Disposant de cette grille
nullement exorbitante, nous l’avons projetée d’abord sur les deux sous-dimensions
intensives: le tempo et la tonicité, ensuite sur les deux sous-dimensions
extensives: la temporalité et la spatialité. Ce qui a trois conséquences:
(i) en vertu de l’analyse en phorèmes,
une sub-valence compose un phorème et une
sous-dimension; (ii) les sous-dimensions ont, en raison de la procédure
suivie, la même organisation; la spatialisation du temps comme la temporalisation de l’espace cessent dès lors de faire problème;
(iii) dans ces limites, le produit
de trois invariantes par quatre sousdimensions
donne douze combinaisons possibles rabattables les unes sur les autres,
soit à partir d’un phorème, soit à partir
d’une sous-dimension.
(voir
dimension, définition,
interdéfinition,
valence)