–
Segmentation:
voir démarcation.
–
Sous-contraire:
De façon quelque peu inattendue, le terme de “contraire” se révèle polysémique
et la résolution de cette polysémie reste une question ouverte. Au hasard
des lectures, quatre données, sans lien entre elles au départ, ont retenu
notre attention. En premier lieu, la “quaternité”
du carré sémiotique repose sur la distinction entre “contraires”: [s1]
et [s2] d’une part et “sub-contraires” : [non-s1] et [non-s2]. Cette
distinction a été suspectée et notamment on a fait valoir que les implications:
[non-s1 ->
s2] et [non-s2
->
s1] reposaient “en sous-main” sur
une synonymie. En second lieu, nous avons noté que Bachelard distinguait
entre deux types de “contraires” définis par leur degré de tension:
«(…) on peut invoquer deux sortes de cas suivant que les contraires
se dressent une hostilité décisive ou qu’on a affaire à des contrariétés
minimes.» (La dialectique de la durée, p. 144). En troisième
lieu, comme en passant, Sapir dans son étude sur la gradation (Linguistique,
p. 225) proposait le terme de “sous-contraire”. Enfin, la structure
la plus satisfaisante étant une structure à quatre postes, comme dans
le quatrain orthodoxe de la versification française, le terme de “surcontraire”
s’impose de lui-même, adoption qui conserve le terme de “contraire”
comme générique. Ce qui revient à dire que la notion de contrariété
entre en réseau en deux temps: (i) en distinguant maintenant
entre “sur-contraires” et “sous-contraires”; (ii) en opposant entre eux les termes de chaque paire
selon la sous-dimension jugée pertinente; ainsi à propos de l’amenuisement
nous avons choisi la tonicité, mais la même procédure s’applique identiquement
aux trois autres sous-dimensions. La projection en réseau et le diagramme
présupposent la distinction entre “sur-contraires” et “sous-contraires”.
(voir
réseau, diagramme,
sous-dimension, phorème)
–
Sous-dimension: voir dimension.
–
Spatialité:
Comme pour la temporalité, nous adoptons la perspective de l’agir, c’est-à-dire
que nous supposons que le sujet est d’abord sensible à ce qu’il peut
faire de l’espace. La morphologie élémentaire, la plus simple est, nous
semble-t-il, celle qui confronte l’ouvert et le fermé; ce couple peut
être traité selon l’implication ou selon la concession; ces traitements
génèrent des morphologies dérivées:
Cette
approche “mélange” les trois directions sémantiques mentionnées dans
la partie pratique de La catégorie des cas: la direction,
la cohérence qui précise la position de deux objets l’un
par rapport à l’autre, et la subjectivité (pp. 127-138). La modalité
spatialisante par excellente serait le pouvoir,
le pouvoir de circuler sans entrave et le lieu lui-même serait mesuré
par son degré d’accessibilité.
(voir
implication, concession,
dimension, sous-dimension)
–
Structure: La
notion de structure appartient davantage à Hjelmslev qu’à Saussure.
La définition de la structure est formulée dans les premières lignes
de l’étude intitulée Linguistique structurale: «On comprend
par linguistique structurale un ensemble de recherches reposant
sur une hypothèse selon laquelle il est scientifiquement légitime
de décrire le langage comme étant essentiellement une entité autonome
de dépendances internes, ou, en un mot, une structure.» (Essais
linguistiques, p. 28). La définition avancée dans Sémiotique
présente deux écarts qui ne sont certainement pas le fait du hasard:
«(…) on considérera la structure comme une entité autonome de relations
internes, constituées en hiérarchies.» (Sémiotique 1, p.
361). La première différence porte sur la substitution de “relations”
à “dépendances”. L’œuvre de Hjelmslev étant de loin la principale référence
théorique de Sémiotique 1, n’est-il pas surprenant que cet ouvrage
ignore par ailleurs le terme de “dépendance”? Greimas se méfie du terme
de “dépendance” dans l’exacte mesure où Hjelmslev se méfie de celui
d’“opposition”… La seconde différence consiste dans l’ajout du segment:
“constituées en hiérarchies”. Puis, dans l’étude indiquée, Hjelmslev
reprend en les analysant un à un les termes de la définition proposée.
À propos de l’adjectif “autonome”, nous lisons: «Ici notre hypothèse
s’oppose à n’importe quelle hypothèse qui considère le langage comme
étant essentiellement fonction d’autre chose.» Dans les termes des
Prolégomènes, il s’agit de savoir si le langage est «un tout
qui se suffit à lui-même.» Cette question est appelée à durer, puisque
la réponse que l’on avance décide du statut de chaque discipline. La
réponse autoritaire de Hjelmslev ne va pas pourtant pas sans difficultés:
d’un côté, le langage est posé comme le creuset des significations :
«Le langage est l’instrument grâce auquel l’homme façonne sa pensée,
ses sentiments, ses émotions, ses efforts, sa volonté et ses actes,
l’instrument grâce auquel il influence et est influencé, l’ultime et
le plus profond fondement de la société humaine.» (Prolégomènes,
p. 9); mais d’un autre côté, par un renversement quasi pascalien,
cette puissance “poïétique” est inversement
proportionnelle à la viduité sémantique de la structure: «Il ne faut
donc attendre de cette procédure déductive ni une sémantique, ni une
phonétique mais, tant pour l’expression de la langue que pour son contenu,
une “algèbre linguistique” qui constitue la base formelle pour le rattachement
des déductions de substance non linguistique.» (Prolégomènes,
pp. 123-124). En forçant le trait: le langage peut tout, parce
qu’il n’est rien. S’il faut insister à ce point sur cette autonomie,
c’est assurément parce qu’elle est problématique, c’est-à-dire qu’il
est tout aussi raisonnable d’affirmer que le mythe présuppose le langage
que l’inverse, à savoir que le langage présuppose le mythe, mais sous
un rapport différent ainsi que l’indique Cassirer: «Dans leur ensemble,
elles (les formes symboliques) n’apparaissent pas d’emblée comme
des configurations séparées, existant par soi et identifiables, mais
se détachent très progressivement d’une terre commune, le mythe. Tous
les contenus de l’esprit, quand bien même nous devons leur attribuer
un domaine propre d’un point de vue systématique et leur donner pour
fondement un propre “principe” autonome, ne nous sont d’abord donnés,
à titre de faits, que dans cette interpénétration.» (Langage
et mythe, p. 61). Cassirer insiste également sur le fait que le
dire intéresse au moins autant le faire que le concevoir:
«(…) elle (la forme de la réflexion) ne reçoit pas ses impulsions
essentielles du seul monde de l’être, mais toujours aussi du monde de
l’agir.» (La philosophie des formes symboliques, tome 1,
p. 255). Sans traiter au fond la question, nous estimons que Hjelmslev
donne partiellement raison à Cassirer lorsqu’il introduit, à la seule
fin de faire une place au «principe de participation» cher à
Lévy-Bruhl, le terme complexe [[a] vs
[a + non-a]]: sur ce point, le mythe “inspire” le linguiste. Dans
cette “ténébreuse affaire”, le point de vue tensif
s’efforce de “ménager la chèvre et le chou” en proposant un compromis.
À l’égard de la demande hjelmslevienne, il assume l’exigence de pousser aussi loin
que possible le primat des rapports: «Elle (l’hypothèse) veut
qu’on définisse les grandeurs par les rapports et non inversement.»
(Essais linguistiques, p. 31). Mais ces rapports sont non
seulement qualifiés en termes de dépendances, mais également sinon quantifiés,
du moins quantifiables en termes de plus et de moins. À
l’égard de “l’humanisme” de Cassirer, nous insisterons sur le retentissement
sémiotique de la dualité des modes d’efficience retenus [survenir vs
parvenir]:
 |
Le
chassé-croisé qui définit les deux modes d’efficience demande la relativité
de l’intensité et l’extensité: (i)
la démesure toujours possible du survenir-subir demande un “appareil”
susceptible d’être excédé, “débordé”, ce que la centralité
du tempo et de la tonicité autorise; (ii)
la sphère du parvenir-agir demande pour sa part un “appareil” permettant
l’alternance et la commutation de l’ici-maintenant
inhérent au survenir avec le là-plus tard inhérent au parvenir.
(voir
parvenir, survenir,
espace tensif)
–
Sub-valence: La différence entre les valences et les sub-valences est
d’abord positionnelle: les sub-valences sont à une sous-dimension ce
que les valences sont à une dimension. La seconde différence concerne
le nombre des unes et des autres: les valences étant solidaires des
dimensions, on enregistre deux classes de valences: les unes intensives,
les autres extensives. Au nombre du même principe, à savoir que les
sub-valences sont solidaires des sous-dimensions, le nombre des sub-valences
est plus élevé puisqu’il est le produit de l’aspectualisation
des directions tensives et des phorèmes.
(voir
dimension, direction,
phorème)
–
Sujet : Pour la continuité linguistique et sémiotique,
le sujet et l’objet constituent des catégories qui se présupposent
l’une l’autre, au point qu’elles en viennent à
se ressembler selon Jespersen : «Le sujet et l’objet
sont tous les deux des éléments de rang 1 et on peut accepter
dans une certaine mesure l’affirmation de Madvig selon laquelle
l’objet est en quelque sorte un sujet caché, tout comme
celle de Schuchardt pour qui “tout objet est un sujet relégué
à l’arrière-plan”.» (O. Jespersen,
La philosophie de la grammaire, p. 218) C’est la raison pour laquelle
nous avons, dans des écrits antérieurs, risqué
le terme de sub-objet afin d’inscrire dans le
plan de l’expression ce glissement jakobsonien de la contiguïté
à la métaphore. Cette proximité-identité
a pour résolution le fait que les caractéristiques accordées
aux objets seraient des “variétés” des valences
et des sub-valences affectant le sujet. Ce dernier serait la modalité
stative de l’appareil des catégories tensives,
tandis que l’objet serait sa modalité expressive.
Bien entendu, la question du sujet ne se règle pas en quelques
paragraphes. Il s’agit seulement de formuler du point de vue tensif
les questions les plus “intéressantes”. Dans les
limites de ce glossaire, nous en retiendrons deux, la première
relative au sujet d’état, la seconde relative au sujet
opérateur. Par-delà leurs divergences importantes, les
grandes créations culturelles défendent relativement au
sujet une conception héroïque: sujet tragique de fait sinon
en droit immortel, sujet épique, sujet diégétique
en quête de sa reconnaissance; même le sujet romanesque
n’échappe pas à la grandeur sous la plume des plus
grands. Ce que nous avons en vue dans les limites de cette entrée,
c’est la physionomie du sujet au quotidien, dans son quotidien,
vaquant à la production ordinaire du sens, non pas entre deux
exploits, mais entre deux événements, ce qui est fort
différent. Sur ce point précis, nous assumons la question
de Deleuze dans Pourparlers (p. 218): «Chez Leibniz, chez
Whitehead, tout est événement. Ce que Leibniz appelle
prédicat, ce n’est surtout pas un attribut, c’est
un événement, “passer le Rubicon”. D’où
ils sont forcés de remanier complètement la notion de
sujet: qu’est-ce que doit être un sujet si ses prédicats
sont des événements?» Le sujet en concordance
avec le schéma narratif greimassien est un sujet devenu compétent
qui vient à bout des difficultés qu’il a anticipées;
c’est l’envers de ce style existentiel que nous entendons
reconnaître: quel est ce sujet qui, parfois,
à son corps défendant, voit l’événement
faire irruption et bouleverser son champ de présence? C’est
un sujet sensible, par catalyse: un sujet sensible à l’ardeur
extrême des subvalences de tempo et de tonicité qui subjectivent
la survenue de l’inattendu et précipitent le sujet de la
sphère familière de l’agir dans celle extatique
du subir. Cet adverbe modeste “parfois” nous fournit l’assiette
paradigmatique du sujet d’état dans la mesure où
ce dernier est déterminé, obligé par la dualité
des modes d’efficience: [survenir vs parvenir]. En effet, s’il
n’y avait que des événements, c’est la catégorie
même de l’événement qui serait au bout du
compte virtualisée, mais le sujet se tient sur la ligne de crête
mouvante séparant d’un côté des
actions relevant du parvenir et qui doivent par équité
être portées à son crédit, de l’autre
des événements que, selon l’expression courante,
“il n’a pas vu venir”, événements qui,
à l’instar de ce qui se produit dans le jeu, mesurent à
ses yeux sa chance ou sa malchance. Centrée sur le sujet opérateur,
notre seconde remarque porte sur la relation entre ce sujet et la subjectivité,
qui est comme le sillage que le passage du sujet creuse. Il s’agit
d’entrevoir comment le sujet s’y prend pour que “le”
monde devienne, selon le mot de Gœthe, “son” monde;
il s’agit d’identifier quelques-uns des ressorts de cette
appropriation. Un univers sémantique identifié et stabilisé,
un micro-univers sémantique selon Greimas, n’est pensable
que comme grammaire déclinant des concordances contraignantes
et des interdits, autrement dit des catégories. Mais ce rappel
indiqué, la question s’impose: d’où vient
au juste que le sujet soit en mesure de jouer avec l’appareil
catégoriel qui le précède? En effet, le jeu et
la grammaire, dans la mesure où ils exigent l'un et l'autre de
la part des joueurs l’observance de règles strictes, sont
en affinité l'un avec l'autre - comme le voulait Saussure, mais
sous un rapport différent quand il rapprochait la langue et le
jeu d'échecs. Mais le questionnement insiste: mais d’où
vient que le sujet accepte de jouer selon ces règles? La raison
tient en ceci: ces règles sont ses
règles. Autrement dit, les opérations d’augmentation
et de diminution que le sujet effectue sur la dimension de l’intensité
et les opérations de tri et de mélange qu’il effectue
sur celle de l’extensité n’ont aucune extranéité:
sur la dimension de l’intensité, le sujet règle,
ajuste les affects qui le dévastent ou le dépriment; sur
la dimension de l’extensité, il classe, case comme il peut
ou rejette les grandeurs qu’il a admises ou qui sont “tombées”
dans son champ de présence. L’assiette subjectale des dimensions
et sous-dimensions d’une part, des opérations canoniques
d’autre part, rend compte de l’appropriation subjective
aussi bien des états d’âme que des états de
choses. Prévenons une objection qui serait décisive si
nous n’étions pas en mesure, croyons nous de bonne foi,
de la lever. Cette [grammaire + jeu] est-elle une “maison”
ou une “prison”? C’est ici que l’alternance
paradigmatique [implication vs concession] montre son mérite
inappréciable: si l’implication, que la rhétorique
argumentative en la personne d’Aristote a consacrée, était
seule opérante, sans alternance, cette grammaire serait une “prison”,
mais la concession, avec l’assistance de la récursivité,
donne lieu à un adverbe sousestimé: “pourtant”,
lequel porte, emporte la chose au-delà d’elle-même,
redouble le redoublé, amenuise l’amenuisé et procure
ainsi au sujet ces superlatifs-concessifs en apparence, mais en apparence
seulement, excessifs, lesquels confèrent au discours cette force
persuasive qui est l’attendu du discours selon Merleau-Ponty:
«Elle [la philosophie] commence au contraire avec
la conscience de ce qui ronge et fait éclater, mais aussi renouvelle
et sublime nos significations acquises.» (La prose du monde,
pp. 25-26) Le dépassement devient avantageusement une propriété-possibilité
du système, que le sujet est en mesure sous certaines conditions
de retourner à tel égard contre le système lui-même.
Cette situation est celle des artistes modernes qui, si nous prenons
le cas des peintres, ne se proposent pas de peindre un tableau “de
plus”, mais d’inventer ou de réinventer jour après
jour la peinture. La physionomie du sujet telle qu’elle ressort
de cet examen hâtif est ambivalente: la dualité
des modes d’efficience [parvenir vs survenir] fait du sujet d’état
un être à la merci de l’événement qui
le dessaisit sans ménagement aucun des compétences dans
lesquelles il puise sa confiance en soi et son courage face à
l’adversité ordinaire de la vie. En revanche, la dualité
des opérateurs discursifs d’envergure [implication vs concession]
accorde au sujet opérateur une capacité de dénégation,
selon certains de révolte, qu’il peut opposer à
la contrainte directe qu’il subit.
(voir événement,
récursivité,
parvenir, survenir,
implication, concession)
–
Sur-contraire: Voir
sous-contraire.
–
Survenir:
Couplé avec le parvenir, le survenir est l’un des deux modes d’efficience,
c’est-à-dire l’une des deux manières pour une grandeur d’accéder au
champ de présence et de s’y établir. Le survenir est pour le sujet bouleversant,
mais les raisons de ce “tumulte” ne se laissent pas dire aisément, puisque
la clarification suppose, selon la doxa,
l’absence même de ce qui est à analyser! Le survenir doit sa véhémence
affective à l’ardeur des sub-valences de tempo et de tonicité qu’il
met en jeu: l’accélération “folle” et la saturation tonique vécues à
son corps défendant par le sujet n’entrent pas dans une “somme”, mais
bien – sans qu’on puisse en fournir la démonstration à ce jour – dans
un “produit” qui les décuple. Sans ce postulat indémontrable, comment
comprendre le caractère extatique du survenu? Un verbe en français résume
la démesure affective du survenu: le survenir précipite et nous précipite.
En effet, il représente une crise fiduciaire radicale: ne vaut-il pas
comme réalisation soudaine de l’irréalisable? Sans s’annoncer, sans
surtout prévenir, le survenir virtualise la
contenance modale du sujet dont il anéantit ex abrupto les compétences
validées. Il arrête le temps et peut-être même l’inverse en ce sens
que le sujet s’emploie à reconstituer le temps de l’actualisation, le
temps des préparations et des calculs que le survenir a justement anéanti;
le temps s’arrête parce que le sujet s‘efforce de restaurer a posteriori
cet “avant-temps” qui lui fait gravement défaut. Enfin le survenir
boucle, bouche l’espace: perdant ses dépendances et ses lignes de fuite,
l’espace se contracte et se réduit au “là” qui vaut alors momentanément
comme sans “ailleurs” accessible. Le sujet est ravi de la sphère familière
de son agir et projeté dans celle étrange du subir. Sans
traiter ce point comme il le mérite, indiquons d’un mot que la problématique
du survenir est déjà au centre des analyses d’Aristote dans la
Poétique, la tragédie ayant pour ressorts certains les péripéties
et les reconnaissances agencées. La philosophie, l’anthropologie, la
linguistique, la rhétorique et la littérature se sont approchées
de cet antécédent que l’avènement du discours précisément dérobe. Pour
la tradition philosophique, nous mentionnerons le motif “antique”, récurrent
de l’étonnement auquel Descartes dans Les passions de l’âme a
pour ainsi dire donné une nouvelle jeunesse: «Lors que la première
rencontre de quelque objet nous surprent, & que nous le jugeons estre
nouveau, ou fort différent de ce que nous connoissions
auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu’il devait estre,
cela fait que nous l’admirons & et sommes estonnez.
Et pour ce que cela peut arriver avant que nous connoissions
aucunement si cet objet nous est convenable, ou s’il ne l’est pas, il
me semble que l ‘Admiration est la première de toutes les passions.»
(Les passions de l’âme, pp. 108-109). L’accès au champ discursif
se présente ci comme une intrusion appréciée. Descartes n’eût pas manqué
d’être bien surpris s’il avait pu prendre connaissance des descriptions
du sacré par les anthropologues: «On rapporte en particulier que
l’expression de manitou est employée partout où la représentation
et l’imagination sont excitées par quelque chose de nouveau et d’extraordinaire:
si, pendant la pêche, on attrape une espèce encore inconnue de poissons,
celle-ci fait naître aussitôt l’expression de manitou.» (Cassirer,
La philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Pour
la linguistique, les choses se présentent de façon singulière, puisque
la problématique du mode d’efficience concerne la structure phrastique.
Le consensus adopte comme pivot la phrase déclarative, ce qui ne mène
pas très loin. Dans Les figures du discours, Fontanier
fait valoir, pertinemment de notre point de vue, que la phrase interrogative
est susceptible de deux directions: le doute ou l’étonnement, ce qui
rapproche la phrase interrogative de la phrase exclamative, laquelle
peut, à ce titre, prétendre au rôle de pivot structural. Il reste alors
à “caser” la phrase déclarative dans ce dispositif. Dans le Traité
des prépositions, V. Brøndal est, à notre
connaissance, l’un des rares linguistes à s’être inquiété de ce point
intrigant: «Tandis que les relations positives (symétrique, transitive,
connexe…) posent la relation (r) sous sa forme propre ou équilibrée,
autonome ou immanente, toutes les relations négatives (asymétrique,
intransitive, inconnexe…) indiquent le point final de la phrase et par-delà
celui-ci un objet (R) transcendant indépendant de la phrase elle-même
– un objet justement créé par la synthèse de toutes les relations relatives:
par deixis (asym.),
par fixation (intr.), par isolation (inconn.),
etc.» (Traité des prépositions, p. 85). Comme le notent dans
leur commentaire H. Jørgensen et F. Stjernfelt : «(…)
nous voyons le sujet du discours en train d’élargir les zones de validité
du discours en rattachant, de manière relationnelle et descriptive,
de plus en plus d’objets au monde du texte.» (Langage, n° 86, p.
83). Selon Brøndal, cette visée attribuée au discours est dans la dépendance
de la convergence entre d’une part, les «formes de relation», c’est-à-dire,
dans la terminologie greimassienne, des structures
élémentaires de la signification, d’autre part des «espèces de relation»
relatives aux trois couples empruntés à la logique: (symétrie vs
asymétrie), (transitivité vs
intransitivité) et (connexité vs
inconnexité). Un objet-événement accède
dans le champ de présence et s’y maintient comme singularité, étrangeté;
ses traits négatifs: asymétrie, intransitivité et surtout inconnexité
mettent en échec la relativité de l’extensité,
laquelle est un compromis entre le “tout se tient” trop lâche et l’unicité
trop marquée; ce moment est tendanciellement exclamatif et actualise
sa résolution, c’est-à-dire l’inversion des traits négatifs, qui, si
elle aboutit, demandera l’équanimité, elle aussi tendancielle de la
phrase déclarative, soit:
 |
Ces
catégories sont celles que retient Wölfflin dans ses analyses, mais
dans l’ordre inverse, ce qui signifierait que l’ordre choisi est une
variable propre à un univers de discours. Pour la rhétorique, Fontanier,
à la différence de Dumarsais, fait une place à l’exclamation et l’analyse
qu’il propose en appelle aux valences intensives: «L’Exclamation
a lieu lorsqu’on abandonne tout à coup le discours ordinaire pour se
livrer aux élans impétueux d’un sentiment vif et subit de l’âme.» (Les
figures du discours, p. 370). On le voit: c’est l’exclamation, c’est-à-dire
l’après, qui catégorise son avant comme «discours ordinaire».
La démarche inverse n’aurait aucun sens. Certains écrivains ont
tenté de s’approcher de ce moment où le discours se défait pour marquer
par sa dislocation même la disproportion qui saisit le sujet. Nous songeons
à certains passages du texte d’A. Artaud intitulé Van Gogh
le suicidé de la société où nous voyons le «discours ordinaire»
céder la place à des grandeurs inconnues, “barbares”, afin de signifier
la violence d’une irruption littéralement indicible:
«Sans
littérature, j’ai vu la figure de van Gogh,
rouge de sang dans l’éclatement de ses paysages, venir à moi,
kohan
taver
tensur
purtan
dans
un embrasement
dans un bombardement
dans un éclatement;
vengeurs de cette pierre de meule que le pauvre van Gogh
porta toute sa vie à son cou.
La meule de peindre sans savoir pour quoi ni pour où.»
(Œuvres
complètes, vol.
13, p. 49)
Que
si l’on demande: existe-t-il un lieu de convergence entre ces différentes
approches? Nous avançons la réponse suivante: c’est à partir de l’extensité
la catalyse de l’intensité, c’est-à-dire la prosodisation
du contenu à laquelle Cassirer nous invite dans le second volume de
La philosophie des formes symboliques: «Le mana et le tabou
ne servent pas à désigner certaines classes d’objets; ils ne font que
présenter l’accent particulier que la conscience magique et mythique
met sur les objets. Cet accent permet de décomposer la totalité de ce
qui est et de ce qui arrive en deux sphères, une sphère signifiante
qui éveille et enchaîne l’intérêt mythique, et une sphère insignifiante
qui laisse indifférent cet intérêt. On peut donc dire, de manière à
la fois injuste et erronée, que la formule du mana-tabou est autant
le fondement du mythe et de la religion que l’interjection est
le fondement du langage. Il s’agit, dans ces deux notions, de ce qu’on
pourrait appeler des interjections primaires de la conscience.» (La
philosophie des formes symboliques, tome 2, p. 104). Nous pouvons
maintenant nommer ces grandeurs rien moins qu’étrangères qui surgissent
dans le texte d’Artaud: «vives et subites», ce sont les marques
du mode d’efficience marqué, à savoir le survenir. Ce serait de notre
point de vue un contresens que d’y voir des onomatopées. Le survenir
est bien entendu un chapitre majeur de la manipulation: le piège, l’embuscade,
le traquenard, la ruse, la traîtrise exploitent la possibilité pour
l’homme le plus averti d’être surpris et défait…
(voir
événement, parvenir,
tempo)