–
Tempo:
Le tempo, autrement dit la vitesse, est une sous-dimension de l’intensité.
L’opposition basique est (vif vs
lent). Au titre de sous-dimension de l’intensité, le tempo entre
en corrélation converse avec l’autre sous-dimension intensive: la tonicité.
Cette corrélation fonctionnerait comme un produit. Cette demande exorbitante
de la part d’une discipline humaniste se fonde sur deux considérations:
(i) si, comme on le répète à l’envi, le tout est supérieur à
la somme des parties, le produit est une façon réglée de dépasser la
somme; (ii) la démesure de certains
affects, de certains “transports” demande un multiplicateur immanent.
À l’égard des sous-dimensions de l’extensité,
à savoir le temps et l’espace, la corrélation est inverse: une grandeur
temporelle ou spatiale étant posée, l’accélération respectivement abrège
et rétrécit, tandis que la décélération allonge la durée et dilate l’espace.
Pour le sujet, l’accélération soudaine, subite autant que subie, génère
des asynchronismes, c’est-à-dire des événements, tandis que le ralentissement
est au principe des attentes et des impatiences. Tandis que l’affirmation
de l’efficacité subjectale de la tonicité
est admise sans grande difficulté, le rôle du tempo demeure sous-estimé,
malgré cet avis autorisé de Valéry: «Cette vitesse joue dans toutes
nos pensées, elle est impliquée dans toutes nos pensées – et il ne
peut pas en être autrement.» (Cahiers, tome 1, p. 805).
(voir
dimension, tonicité)
–
Temporalité:
Le corpus des réflexions et des analyses relatives à la temporalité
appelle une décision, peut-être un parti-pris. Nous avançons l’hypothèse
que la temporalité est dans la dépendance des modes d’efficience, ce
qui revient à dire qu’il y a un temps du parvenir et un temps du survenir.
La morphologie et la syntaxe sont ici indissociables. Le temps du parvenir
étant long, le sujet est porté à l’abréger dans le dessein de “gagner”,
de “récupérer” du temps, dans l’exacte mesure où le temps du survenir
étant bref, voire instantané, le sujet est désireux de l’allonger :
(voir
mode d’efficience, tempo)
–
Tensivité: La tensivité n’est rien d’autre que la relation de l’intensité
à l’extensité, des états d’âme aux états de
choses. Pour autant qu’on puisse l’entrevoir, la raison d’être d’un
système, sémiotique ou non, réside dans le contrôle, la grammaticalisation
d’une altérité: entre procès et système pour Hjelmslev, entre syntaxe
et sémantique pour Greimas. Il est question d’établir entre deux entités
plurielles, nombreuses, des échanges, une circulation, de fixer les
règles grammaticales d’une bonne “communication”. Ce qui suppose que
les deux entités soient analysables en unités stabilisées, comme le
précise Saussure dans les pages définitives qu’il consacre à la centralité
de la valeur dans le CLG. C’est en ce sens que, par raccourci, il nous est
arrivé d’écrire que la tensivité n’était que le commerce de la mesure
intensive et du nombre extensif. En effet, à l’instar des notes en musique,
nos affects sont d’abord, peut-être seulement la mesure des transformations
que les événements provoquent en nous, tandis que sur la dimension extensive,
celle des états de choses, nous procédons, à partir des classifications
propres à notre univers de discours, à des transferts d’une classe à
l’autre conduisant à des dénombrements plus ou moins précis: faut-il
inclure, comme beaucoup de sociétés se sont posé la question, les insectes
dans la classe des animaux? le vent dans la classe des êtres animés?
(voir
intensité, extensité)
–
Tonalisation: Le terme peu courant de tonalisation
appelle deux remarques: (i) il est emprunté
à l’œuvre de G. Bachelard et ce n’est certainement pas par hasard: la
faculté d’empathie, l’enthousiasme communicatif qui lui était propre
lui imposait de créer sa propre langue”; (ii)
dans le plan de l’expression, le lexique de la tonicité a servi à caractériser
l’intensité, et conduit, pour notre entreprise personnelle, à effacer
la distinction entre la dimension de l’intensité et la sous-dimension
de la tonicité. Le recours au terme de tonalisation
évite, nous semble-t-il, cet inconvénient. Penser l’atonisation
est plus aisé et donc plus courant que penser la tonalisation.
On le sait: en présence du dilemme propre à la dualité des modes d’efficience:
parvenir ou survenir? Bachelard n’admettait que le survenir, le jaillissement
de l’image: «L’image poétique n’est pas soumise à une poussée. Elle
n’est pas l’écho d’un passé. C’est plutôt l’inverse: par l’éclat d’une
image, le passé lointain résonne d’échos et l’on ne voit guère à quelle
profondeur ces échos vont se répercuter et s’éteindre. Dans sa nouveauté,
dans son activité, l’image poétique a un être propre, un dynamisme propre.
Elle relève une ontologie directe. C’est à cette ontologie que
nous voulons travailler.» (La poétique de l’espace, pp. 1-2).
Dans Différence et répétition, G. Deleuze fait de l’intensité
la contrepartie de la diversité et de l’inégalité qui en découle: «Tout
phénomène renvoie à une inégalité qui le conditionne. Toute diversité,
tout changement renvoient à une différence qui en est la raison suffisante.
Tout ce qui se passe et qui apparaît est corrélatif d’ordres de différence:
différence de niveau, de température, de pression, de tension, de potentiel,
différence d’intensité. (…) Partout l’Ecluse.» (Différence
et répétition, p. 286). La thèse de Bachelard étant plutôt syntagmatique,
celle de Deleuze plutôt paradigmatique, les deux points de vue se complètent
si l’on adopte le point de vue développé par Saussure dans les Principes
de phonologie et dans certains passages des Ecrits. Dans
ces textes, tout se passe comme si Saussure était à l‘écoute de Valéry:
«Il s’agit de trouver la construction (cachée) qui identifie un mécanisme
de production avec une perception donnée.» (Cahiers, tome
1, p. 1283). Ce «mécanisme de production» est pour Saussure le
jeu des implosions et des explosions dans la chaîne phonique lequel
est au principe d’une morphogenèse dégageant notamment le «point
vocalique» et la «frontière de syllabe». Que l’on invoque
l’energeia, la phorie, l’allant catalysable
de l’être, ou encore le rythme comme Claudel, O. Paz
ou Deleuze, un isomorphisme éclairant s’esquisse puisqu’il reprend la
tension génératrice qui ajuste heureusement l’un à l’autre le int-
et le ext- :
 |
(voir
extensif, extensité,
intensif, intensité,
survenir)
–
Tonicité:
Le terme de tonicité est emprunté au plan de l’expression et nous fournit
l’opposition basique (tonique vs
atone). La tonicité est la seconde sous-dimension de l’intensité
et contracte une corrélation converse avec le tempo. La tonicité est
aisée à connaître dans le plan de l’expression: l’accent dit tonique
est décrit comme une triple augmentation: de hauteur, de longueur, de
force. Nous n’avons rien de tel dans le plan du contenu. Nous devons
donc envisager une autre approche: celle que suggère l’accommodation.
La perception n’est pas une simple réception, un enregistrement, mais
un ajustement et selon la musicologue G. Brelet comme une rectification appropriée: «Lorsque le
son croît, il occupe une place de plus en plus grande dans la conscience:
il l’envahit, la rend passive à l’égard de lui-même et solidaire du
monde, lui aussi envahi de ses vibrations. Mais lorsque le son décroît
et parvient jusqu’aux frontières du silence, c’est sa subjectivité qui
croît: (…) il faut alors le soutenir de notre activité, et il n’existe
plus qu’en la secrète solitude d’une conscience qui le dispute et le
ravit au silence et au néant; (…) Ici encore l’expression musicale est
l’expression d’un acte – d’un acte qui donne l’être au son et qui doit
être d’autant plus intense que le son l’est moins …» (G. Brelet, Le temps musical, tome 2, pp. 417-418). Cet
agir intime est conditionné et n’a lieu que dans l’intervalle
défini par le trop et le trop peu. Si le trop est
atteint, le sujet est déporté de la sphère familière de cet agir
vers celle du subir. La tonicité ne pouvant “être regardée
les yeux dans les yeux”, sa connaissance est donc indirecte et tout
indique qu’il faut admettre qu’elle a pour plan du contenu le changement
de contenance modale du sujet, revirement que l’excès ou le défaut de
tonicité déterminent. Dans les Pensées, Pascal développe en termes
admirables ce motif: «Bornés en tout genre, cet état qui tient le
milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances. Nos sens
n’aperçoivent rien d’extrême; trop de bruit nous assourdit, trop de
lumière éblouit, trop de distance et trop de proximité empêche la vue,
trop de longueur et trop de brièveté de discours l’obscurcit, trop de
vérité nous étonne (j’en sais qui ne peuvent comprendre que, qui de
zéro ôte 4, reste zéro);» (Œuvres complètes, pp. 1208-1209).
(voir,
atonisation, tonalisation,
tempo)
–
Tri: Le
tri est, avec le mélange, l’une des deux grandes opérations de la syntaxe
extensive, c’est-à-dire de la syntaxe qui intéresse les états de choses.
La coexistence et la collaboration des deux types d’opérations rend
compte du processus de configuration du monde décrit par Cassirer: «La
distinction spatiale primaire, (…) est la distinction entre deux provinces
de l’être: une province de l’habituel, du toujours-accessible, et
une région sacrée, qu’on a dégagée et séparée de ce qui l’entoure, qu’on
a clôturée et qu’on a protégée du monde extérieur.» (La philosophie
des formes symboliques, tome 2, p. 111). Ainsi sont mises en place
deux sphères, celle du sacré et du profane. L’opération de tri dégageant
le sacré présente deux caractéristiques opposées: (i) une caractéristique
disjonctive: la formation d’un «templum (…) (qui) remonte à la racine
grecque tem-, couper, et ne
signifie rien d’autre que ce qui est découpé, ce qui est délimité.»
(ibid., p. 127); (ii) une
caractéristique “prosodique”: telle grandeur, ici telle région, reçoit
en dernière analyse: gracieusement? – un accent, tantôt un “accent de
sens”, tantôt un “accent sacral”; tout se passe comme si la grandeur
accentuée, quelle que soit l’isotopie envisagée, confisquait “à son
profit”, arbitrairement? la phorie des grandeurs
non accentuées, c’est-à-dire du point de vue interprétatif, désaccentuées.
Si une opération de tri parvient à son terme, elle aboutit à l’information
d’une valeur d’absolu éclatante et exclusive, pour ceux qui sont
persuadés de leur bien-fondé, mais que leurs contempteurs s’empresseront
de dire: éclatante mais exclusive.
(voir
mélange, spatialité)